Prière. Couronne en fil de barbelé américain, Rose naturelle conservée. 2017




À première lecture, cette légère création, cette sculpture est d'abord un souffle de générosité. Ces pétales rouges bordeaux et ce feuillage vert alimentent avec désir et douceur les griffes de ces lames tranchantes, et cela sans crainte.
Est-ce un fol espoir qui hante l'artiste dans son travail, celui de réconcilier deux mondes qui se déchirent ? Cette tentation qui peut sembler une idée naïve, infantile ; l'artiste, quant à lui, en fait une inspiration, une proposition, une prière qu'il prêche sur son passage. Sinon dit-il : « Qu'est-ce-que faire de l'art si ce n'est tenter l'illusion ? ».

On est frappé au premier regard par l’esthétique et la sensualité de cette combinaison de matériaux/matières : « Fil de barbelé américain, utilisé dans des prisons et espaces militaires ; agresseur et dangereux » et « La rose naturelle conservée, telle qu'on offre à un cher aimé ». Ces deux matériaux/matières opposés, nous renvoient à une réalité amère du monde où, les bons moments dans une vie, l'équilibre d'une démocratie, le temps d'une trêve... sont souvent fragiles, éphémères. En revanche, le contraire est justement bien symbolisé.
Mais, comment doit-on interpréter cette rose qui entoure la couronne du Christ tel un serpent autour d'un tronc, d'une taille, d'une tête ? La tentation nous semble évidente. Comment croire à une prière alors que le parfum de la résistance, de la rébellion voire même de blasphème, profanation et de provocation se dégage avec force de cette « Prière » ? Pourquoi a-t-on tant du mal à croire à l’innocence de cette pièce, pourquoi est-ce que ça sent tant la ruse ? Est-ce cela qui renforce la sensualité d'une oeuvre ? Son ambiguïté ?


Il est souvent question de limites extrêmes qui se déchirent ; mais vous avez bien compris, ici, l'exception se fait nette et profonde, or, il s'agit de limites qui se tissent et qui cohabitent ensemble, d'un doux-amer dans la même bouche. Il est question de tensions et de réparations. Mais aussi :

Il s'agit de frontières qui se défient, s'affrontent, s'effondrent, se rapprochent, s'assimilent puis, disparaissent sous le regard du temps.

Il s'agit de deux peuples frères qui s’agitent, s'agressent alors qu'ils partagent et prient le même nombril.

Il s'agit du feu qui s’excite et danse à la flûte du vent.

Il s'agit de tout et de rien qui hante un esprit, il accouche de rêves comme de cauchemars.

Il s'agit d'une pensée ou d'un regret, mais aussi des deux, ils creusent le temps dans la peau.

Il s'agit des baisers sans crainte partagée devant ces bétons monuments-religieux qui censurent jusqu'à l'étouffement.

Il s'agit de ces paradoxes qui s'accumulent et s'entreposent, montent tout haut et tout fiers tel un mur ridicule.

Il s'agit de ces absurdités qui s'épaulent sur notre époque, s'appuient sur des logiques contradictoires de notre monde moderne et réduisent l'homme à des fragilités dangereuses.

Il s'agit d'une brise fraîche qui souffle sur le dos d'un esclave au milieu des champs, sous la domination d'un pervers soleil blanc.

Il s'agit d'un enfant qui s'endort la bouche pleine le lait d'une maman.

Il s'agit de la prière d'un muet.

Il s'agit des grains qui tombent des sacs de ces milliers de marcheurs, une légère pluie inattendue vient les arroser, il s'agit de ces jeunes roses pleines de promesses qui poussent entre des sévères frontières si incarnées.

Il s'agit d'une lumière qui pénètre une de ces cellules souterraine et rend visite à un forçat quel que soit son crime et sa peine.

Il s'agit de ces nuits infinies où il est question qu'il réponde à des questions non posées, où seul le sommeil, sinon l'éternel sommeil pouvait le soulager...