Ocean. Vidéo, 1:16 sec. 2017




LE BOURREAU DES CHOEURS


Hérodote, père de l’histoire moderne relate dans ses écrits un épisode fameux de la légende perse.
Xerxès ayant vainement tenté de franchir l’Hellespont (l’actuel Bosphore), en route pour l’invasion de la Grèce, fut brusquement stoppé par une tempête interminable qui le contraignit à rebrousser chemin.
Furieux, le grand roi dit-on fit ordonner que l’on marque aux fers rouges la mer après qu’on l’eut fouettée.

Cette anecdote dit surtout beaucoup de l’arrogance grecque qui trouve à répéter cet « événement » à travers moult occurrences afin d’enfoncer le clou : le barbare, ce balbutiant, se comporte bien en enfant, c'est-à-dire en être sans parole, comprenez sans logos, et donc sans esprit ni discernement ; incapable de différencier la chose inerte de l’être animé de volonté propre.
Comme le bébé tape la table à laquelle il se cogne, Xerxès fait fouetter la mer qui reste évidemment impassible au milieu de ses embruns et de son tumulte.
Mais il y a plus encore dans cette légende que les Grecs aiment à commenter pour disqualifier leurs ennemis forcément insensés puisque ne reconnaissant pas la supériorité d’Athènes, mère des sagesses : le roi des Perses se fait impie.
Son geste est en, effet, également sacrilège et c’est en fou qu’il défie ainsi les Dieux. Et parmi ceux-ci, Poséidon, l’un des plus terribles.
Ulysse le rusé, lui, prenait garde de ne pas humilier le dieu des grands fonds et se dissimulait attaquant ses enfants cyclopes sous le nom de « Personne ».
Xerxès, lui, affronte le Dieu à visage découvert et la légende basculerait alors.
De ridicule, le roi se ferait Titan, demi-dieu capable d’affronter un des membres de l’Olympe.
Et le barbare se ferait héros.


La vidéo de Moumen Bouchala n’est pas sans assumer cette double lecture d’un fou frappant la mer dans un geste aussi dérisoire qu’inutile mais aussi fascinant dans son étrangeté et héroïque dans son acte pur, foncièrement inutile.
Châtierait-il l’océan des noyades migrantes, de la limite qu’il représente quand on rêve de l’autre rive ou quand on est en exil ? Se bat il contre la montée des eaux ou punirait-il son origine, puisque la vie toute entière viendrait des profondeurs de la mer ?
L’épuisement du fouetteur devant la force indifférente du ressac a quelque chose du Sisyphe cher à Albert Camus c’est une tâche impossible qu’on moque à plaisir mais c’est dans la constance de la réitération d’un échec qui ne se décourage pas que l’on saisit l’absurde grandeur de l’Homme.
Condamné sa vie durant à fouetter les océans jusqu’à l’épuisement final qui a au moins le mérite de ces ultimes combattants qui ne se résolvent jamais à se rendre.
Le travail de Moumen est hanté par cette figure de l’entêtement de celui qui cherche à vaincre l’impossible qu’il s’agisse de pommes à l’assaut du ciel ou d’un vieillard tournoyant. Ces vidéos sont comme des allégories de l’artiste qui sans cesse tente et retente de s’approcher au plus près de son rêve de vérité et ne cesse de reprendre le chemin depuis son commencement mais cet ineffable qui cherche tout de même malgré tout à se dire a la noblesse de ce « je ne sais quoi » ou de ce « presque rien » qu’analysait Jankélévitch ou celle que l’on trouve chez le vieux Plotin lorsqu’il affirmait dans ses Ennéades que l’approximation est la seule véritable voie de la rigueur.

Laurent Devèze